mercredi 28 février 2007

Inspiré d'une histoire vraie


Génial ! il vient vers moi ! Approche petit, approche !

« clic clic clic… » 2, 3, 4 photos plein cadre de ce lièvre téméraire, inconscient ou à la vue basse, rencontré au hasard d’une balade photographique où je m’attendais à ne voir que quelques bourdons et de jolies fleurs.
J’aurais pu malgré tout m’en douter, cet endroit est particulier, ni sauvage ni vraiment entretenu. Une sorte de clairière artificielle entre une route et un bois aux contours flous, assez isolé et théâtre de rencontres déjà peu courantes : une libellule endormie qui m’a offert le loisir d’observer son corps de très près, un faisan cachottier, des cétoines en pagaille, …

Un de ces trop rares endroits de la région où il est possible de s’imprégner de la nature, de faire silence et de l’écouter de tous ses sens, de repérer ainsi les plus petites et secrètes scènes de vie, comme le dépit de cette couleuvre dérangée par mes pas et obligée de laisser s’enfuir un minuscule mulot.
Un de ces endroits qui subsistent où l’on peut encore ouvrir simplement une parenthèse de quelques heures.

Et aujourd’hui ce beau lièvre qui vit sa vie, sans remarquer que l’arbre planté au milieu du chemin bouge et le photographie depuis un moment.

« oups ! »
« … »
« …monsieur … »
« hein ? »
Mon cœur a fait un bond, et moi aussi, d’un bon décimètre. Je me retourne pour parler à cette personne mais, curieusement je suis seul. Dans le bois ? Non plus. Je n’y comprends rien, et dans mes hésitations, je remarque que le lièvre ne s’est pas enfui malgré mon raffut, et qu’il est même maintenant à un mètre de moi.
« …monsieur … »
Merde, c’est le lièvre qui m’a parlé !
Mon cœur refait un bond, dix fois plus fort que le précédent, je commence à paniquer et à courir vers la voiture.
« attendez, monsieur ! »

Devant l’absurdité de la situation, je ralentis, ce lièvre ne va pas me bouffer, enfin je crois, il n’était pas censé me causer non plus.
Je reviens prudemment sur mes pas en regardant partout si je trouve le rigolo qui se paie ma tronche. Mais le doute disparaît quand le lièvre se présente, il s’appelle Hector, et que je m’entends lui répondre.
« on peut dire que vous m’avez surpris, je vous avais pris pour un arbre ! » me dit l’animal.
Mais bon sang, ce n’est pas à lui d’être surpris ! Vérifiant une dernière fois si je suis bien seul, enfin avec le lièvre, j’affronte le ridicule de la situation et me mets à parler au lièvre, d’un ton presque détaché.
« Pardon, mais ma surprise est plus grande, je vous avais pris pour un lièvre normal, enfin, qui ne parle pas »
« Je suis un lièvre tout à fait normal, de bonne famille, monsieur, et rassurez-vous, je ne parle pas, habituellement, comme tout lièvre qui se respecte, nous avons mieux à faire que de bavarder, puis ça attirerait les renards ».
« bon, admettons, mais alors pourquoi vous me parlez là, à moi, en français… »
« Peu importe le moyen ou l’animal, vous êtes dans les conditions requises, c’est tout.
Maintenant écoutez moi, ça ne m’amuse pas d’user de ces ridicules stratagèmes, mais chez vous aujourd’hui on ne peut plus rien expliquer à personne !
Alors vous êtes là, tout disposé à écouter jusqu’au cri de la mouche qui agonise dans une toile d’araignée, et voilà un lièvre qui vous prend pour un arbre, c’est le moment de profiter de la situation pour mettre les choses au clair ! »
« …je…je vous écoute… »
« vous êtes devenus ridicules. La preuve, ce lièvre, à aucun moment vous n’avez même pensé qu’il serait bon à manger. Réveillez vous mon vieux, la viande ça ne pousse pas dans des barquettes sous vide ! Au lieu de ça, on prend des photos, remarquez, au moins, c’est mieux que de les écraser en voiture et de les laisser se décomposer aplatis sur l’asphalte ! »
« excusez moi mais je n’y comprends rien »
« asseyez vous et reprenons depuis le début, et laissez ce bourdon tranquille !
Vous avez dérapé, vous les humains, il y a quelque chose qui n’a pas fonctionné. Pourtant tout était bien parti, une lignée de grands singes qui s’épanouit c’était très bien, de bons élèves, jusqu’à devenir de magnifiques tribus douées de leurs mains qui bâtissaient de beaux édifices de bois ou de pierre qui apportaient une alternative aux termitières.
« Nous sommes devenus de plus en plus intelligents et nous avons évolué, c’est tout… »
« Intelligents ? Mais qui êtes vous pour croire que l’intelligence vous appartient ? Vous croyez que les humains ont inventé l’intelligence ? Mais c’est le contraire mon ami, c’est l’intelligence qui a inventé l’humain moderne. L’intelligence est partout, vous ne pouvez pas la prendre à votre compte, et c’est cela l’erreur qui nous a mené ici.
La répartition a été mal faite, on ne le savait pas mais il y avait un point critique à ne pas dépasser. Le problème est qu’il a été dépassé il y a bien longtemps, on n’a rien vu au début et quand on s’en est rendu compte, il était trop tard, vous aviez déjà colonisé toute la planète et on ne pouvait pas revenir en arrière comme ça ! La belle expérience se transformait en fiasco, et vous avez perdu pied, avez cru tout comprendre sur tout, avez tour à tour méprisé la religion puis la nature et le reste du monde, vous prenant pour un espèce autonome et autarcique.
Le problème est que vous n’étiez plus assez ignorants, et paradoxalement en êtes devenus plus ignorants que d’autres espèces certes incapables de compter, mais qui comprennent à quoi sert une feuille ou une flaque d’eau. »
« Mais... mais qu’est ce que je peux y faire, moi, où voulez-vous en venir ? »

Mais d’un coup, le lièvre parut changer d’expression, ses grands yeux s’écarquillèrent comme s’il était effrayé de me voir, puis s’enfuit à toute allure…Je me suis un instant demandé ce qui n’allait pas pour qu’il réagisse ainsi, avant de réaliser qu’il avait repris une attitude plus usuelle pour son espèce.
Et d’ailleurs, tout ceci est il réellement arrivé ? Peu importe, je décide de rentrer et de laisser les lièvres tranquilles pour ce soir.

5 commentaires:

Cédric a dit…

Encore un très bel article ...

greg a dit…

merci.
C'est un vieux texte que j'avais écrit après ma rencontre avec ce lièvre, il manquait juste une phrase de conclusion que j'ai rajoutée hier soir.

cyrman a dit…

étonnant conte que voila, une belle histoire bien fantasmagorique et philosophique... l'air pur de la forêt te fait visiter de biens étrange mondes, tu devrais retourner place du Capitole le samedi de temps en temps... histoire de prendre une petite bouffée d'humain...

greg a dit…

C'est les émanations de pâquerettes qui me montent à la tête.

nadia a dit…

Bravo pour tes talent en écriture! C'est un régale. Ce n'est pas tant les photos que je regarde (je n'ai pas un oeil expert, même si mon tendre amour essaie de m'initier!) mais tes textes que je prends plaisir à lire!Quand te lances-tu dans l'écriture ?